Dans l’article précédent, nous avons présenté les notions d’accessibilité numérique et de handicap. Dans cet article, nous parlerons de techniques de conception accessibles, tout en prenant le temps de présenter différents outils liés au handicap.
Concentrer ses efforts sur les usagers
Pour réaliser un site accessible, il est nécessaire de comprendre les problématiques que rencontrent vos usagers au quotidien. Ces contraintes ne sont pas de votre fait, mais vos développements peuvent les accroître, au point que votre contenu devient inaccessible.
Quelques exemples de situations mettant volontairement en scène des personnes considérées comme valides :
- Une personne visite votre site, mais se situe dans une pièce avec une fenêtre. Un rai de lumière rend la perception difficile ;
- Une personne réalise une démarche sur votre application, puis souhaite corriger le soir, en utilisant cette fois son mobile ;
- Un(e) candidat(e) pour un entretien souhaite relire votre site institionnel avant votre rendez-vous, et le visite dans un transport en commun avec une connexion instable (train, métro, …)
Ces handicaps situationnels et contextuels ne sont évidemment comptés dans aucune statistique, mais ils sont pour autant bien réels : combien de téléphones avec un écran fissuré, de claviers en fin de vie ou de connexions instables vous ont temporairement handicapé lors d’une démarche ? Combien de présentations avec un vidéoprojecteur défaillant ou des caractères trop petits pour être lus à distance ?
Si vous avez rencontré ces situations, vous reconnaîtrez que ces frustrations peuvent causer des abandons. Et ce ne serait pas un phénomène isolé : pour revenir à la navigation sur internet et selon Google, 53% des personnes abandonnent si un site visité par mobile met plus de trois secondes à charger1. Toujours selon Google, une personne a deux fois plus de chances de quitter le site immédiatement si la page met entre 1 et 6 secondes à charger2.
En mars 2018, le CSA rendait une enquête sur les usages numériques des français : 15% du grand public et 39% des 70 ans et au-delà considèrent que les outils numériques sont difficiles à utiliser3. Autre statistique de ce rapport : 23% des français ne sont pas à l’aise avec le numérique, et cela monte à 58% pour les 70 ans et au-delà.
A cela, il faut ajouter les handicaps culturels, toujours dans une dimension situationnelle. Si vous avez déjà entrepris un voyage à l’étranger, vous avez peut-être rencontré la barrière de la langue, une différence fondamentale dans les démarches, les acronymes, les itinéraires ou tout simplement la monnaie utilisée. Une personne en salariat détaché, un parent qui souhaite livrer un cadeau à ses enfants malgré leur faible niveau de compétences en informatique, ou même un contenu passionnant mais dans une langue étrangère qui resterait hors de portée.
Enfin, et de manière plus médicale, les personnes handicapées de manière permanente, qu’il s’agisse de vieillesse (à mettre en regard des statistiques présentées plus haut), de maladies impactant la motricité, la vue, l’ouie, ou de séquelles liées à des accidents. Des personnes qui, autrefois valides, ont eu moins de chance que d’autres, et qui sont pour autant nombreuses. RFI relate4 :
Selon les chiffres de l’Organisation mondiale de la santé, plus d’un milliard de personnes vivent avec un handicap. Plus de la moitié d’entre elles sont concernées par l’accessibilité numérique, dont près de 100 millions en Europe et 12 millions en France.
DesignGouv, l’entité lié à la Direction Interministérielle du Numérique en France (DINUM) précise la prévalence en France5 :
- Vue : 2 millions
- Daltonisme 3.3 millions
- Audition : 5.4 millions
- Motricité : 2.3 millions
- Intellectuel / mental : 5 à 6 millions
- Dyslexie : 6.6 millions
Note : le handicap intellectuel et mental réunit de nombreuses sous-catégories, incluant le matériel utilisé, le logiciel, la connaissance de la langue, la culture et tout autre handicap ne correspondant pas aux autres catégories.
Au total, le handicap est partout et n’est pas toujours une situation permanente, définitive et médicale. De nombreuses personnes rencontrent des handicaps contextuels, qu’il s’agisse d’une commerciale ne pouvant accéder à certaines ressources en avion, une personne en voiture ne pouvant manipuler son téléphone, ou une personne âgée attendant le mois prochain pour changer ses lunettes.
Solutions existantes
De nombreuses solutions existent déjà, qu’elles soient matérielles ou logicielles, pour assister les personnes en situation de handicap (temporaire ou permanent). Il va sans dire que pour certaines solutions, tout le monde n’y a pas accès selon son niveau de handicap, et certaines solutions ne sont pas connues du grand public. Voici quelques exemples.
Pour les handicaps visuels
- La plage braille : un équipement proche du clavier permettant d’écrire en braille (avec 8 touches pour créer des caractères braille). Des pointes en métal se lèvent pour chaque caractère ;
- Le lecteur d’écran : appelé aussi TTS pour « Text-To-Speech », le lecteur d’écran récite ce qui est affiché à l’écran. Il n’utilise pas la reconnaissance de caractères mais se base sur des données fournies par les logiciels eux-même, incluant les navigateurs. C’est l’équivalent des « audiobooks » pour les livres ;
- Les lunettes à réalité augmentée ou virtuelle : des lunettes numériques augmentant fortement les contrastes. Elles permettent de prendre des photos, zoomer et déchiffrer les caractères avec de la reconnaissance optique ;
- Des outils système comme l’outil Loupe ou le mode Fort contraste : des options d’accessibilité intégrées au système d’exploitation. Ils facilitent la lecture sur l’ensemble du système ;
- Les lunettes ou monoculaires : une majorité de personnes ayant des problèmes de vue en utilisent !
Pour les handicaps auditif ou de parole
- Le sous-titrage (générés automatiquement ou non) des vidéos : ils sont utiles pour ce type de handicap mais également pour toute personne préférant les films en Version Originale (VO) sans en comprendre la langue ;
- La Langue des Signes Française (LSF) : une langue à part (et d’ailleurs qui n’est pas seule dans le monde francophone) permettant de communiquer avec des gestes, que l’on retrouve souvent à droite dans les allocutions considérées importantes ;
- La traduction des communication en temps réel : avec l’amélioration de la reconnaissance vocale, des outils de traduction permettent d’écrire automatiquement quand des personnes s’expriment. Ceux-ci peuvent aussi être traduits dans une autre langue si nécessaire ;
- Les appareils auditifs, incluant les oreillettes : pour permettre de mieux entendre dans un environnement bruyant ou avec un handicap. Les casques audio, écouteurs, oreillettes ou dispositifs médicaux permettent d’isoler et d’amplifier certains sons ;
– La messagerie, instantanée ou non : elle permet à toute personne ayant des handicaps auditifs et de parole d’échanger sans aucune contrainte autre que l’équipement informatique.
Pour les handicaps moteur
- Les touches rémanentes : sur Windows, appuyer cinq fois sur la touche Shift les active. Elle permet de réaliser des raccourcis une touche à la fois ;
- Les souris oculaires et gyroscopiques : elles se basent sur le mouvement de la tête ou des yeux pour déplacer la souris ;
- Les contacteurs : de forme et d’activation diverses, qu’il s’agisse de gros boutons, de grands joysticks ou de systèmes basés sur le souffle ou le mordillement, ils permettent d’exécuter des clics gauche, droit ou de déplacer le curseur ;
- Les souris et claviers ergonomiques : ils ont traversé la barrière du grand public pour soulager les problèmes d’articulations ou la fatigue musculaire associée à l’utilisation d’une souris ou d’un clavier « classique ».
Pour les handicaps mentaux et intellectuels
- Une mise en page simple et adaptée : les personnes ayant des difficultés à s’orienter de manière générale sur internet seront davantage à l’aise avec un site simple, avec une organisation simple. Pour ce faire, des outils permettent de retirer la mise en page de votre site, ou de changer les polices de caractère ;
- Le mode de concentration : disponible dans tous les navigateurs, ce mode fait disparaître tous les effets d’animations, les polices de caractère et réduit fortement la largeur de l’écran ;
- Le Facile A Lire et à Comprendre (FALC) : utilisé principalement pour les affiches de sécurité (santé, ordre, …), il associe une image simple avec un texte simple pour décrire des étapes ;
- L’accompagnement dans les démarches : quand la personne n’arrive pas à utiliser l’outil, des associations ou des guichets permettent d’accéder malgré tout à l’information ou réaliser des démarches.
Ces solutions ne font pas tout
Certaines de ces solutions, si ce n’est toutes, sont imparfaites : si vous utilisez un de ces dispositifs, vous avez vraisemblablement remarqué que leur usage est palliatif, ce n’est pas une transposition parfaite de l’expérience d’une personne valide. Le ton n’est parfois pas perçu de la même manière à l’écrit et à l’oral, les lunettes se perdent parfois ! Pour finir, la reconnaissance vocale, notamment, est perfectible : nous vous conseillons la conférence d’Emmanuelle Aboaf à ce sujet : https://www.paris-web.fr/2022/conference/speech-to-text-quelles-sont-ses-avantages-et-ses-limites.
Après cet état des lieux des personnes concernées, cette liste de dispositifs et de solutions, le handicap n’est pas si simple qu’il pouvait paraître à première vue : des personnes considérées comme valides peuvent temporairement rencontrer des problèmes, et des personnes handicapées peuvent parfois naviguer sans encombre sur la toile.
La réponse à ce foisonnement est simple : améliorer l’accessibilité pour tout le monde, en situation de handicap ou non. On utilisera donc des polices de caractères lisibles pour une majorité de personnes, avec des contrastes de couleurs compréhensibles dans une majorité de situations, avec des démarches simples et ne nécessitant pas de gestes complexes pour un maximum de succès. Et ce n’est pas nécessairement faire moins !
Quelques remarques :
- Nous déconseillons la création d’un portail dédié aux personnes en situation de handicap. Cette technique appelée ségrégation, existait autrefois pour les sites web accessibles via les premiers mobiles connectés à internet via le WAP. Malheureusement, il est déjà difficile de maintenir un site internet, donc en maintenir deux est souvent une mauvaise idée. Il y a de grandes chances que le site dédié aux personnes en situation de handicap soit laissé à l’abandon, ou à minima moins fourni que le site principal.
- Nous déconseillons également, sur la base des recommandations de la commission européenne et relatés par DesignGouv6, l’utilisation d’outils de surcouche d’accessibilité (accessibility overlays). En effet, il est notamment écrit dans cet article :
Aucun de ces outils ne peut se substituer à la prise en compte de l’accessibilité dans la conception des sites ;
Suite de la série
Dans l’article suivant, nous détaillerons les raisons d’intégrer l’accessibilité dans les développements informatiques, avec un cadrage spécifique sur la prise de décision dans un contexte B2B (Business to Business).
Notes de bas de page
- https://www.thinkwithgoogle.com/consumer-insights/consumer-trends/mobile-site-load-time-statistics/ ↩︎
- https://www.thinkwithgoogle.com/marketing-strategies/app-and-mobile/mobile-page-speed-new-industry-benchmarks/ ↩︎
- https://csa.eu/csa-content/uploads/2018/06/csa-pour-sps_illectronisme_26062018.pdf ↩︎
- https://www.rfi.fr/fr/technologies/20161202-handicap-internet-accessibilite-numerique-handicapes ↩︎
- https://www.youtube.com/watch?v=_5zIrh-LDto ↩︎
- https://design.numerique.gouv.fr/articles/2023-12-18-outils-de-surcouche-et-conformite-rgaa/ ↩︎